• Chapitre 12

    Boue repoussa l'idée de frapper le Prince. Mais ce fut de justesse. Elle se força à desserrer le poing, posé sur sa cuisse, sous la table et pinça les lèvres en ce qui pouvait passer pour un sourire poli. Emporté dans son sujet le Prince n'y prêta pas attention. Il aurait probablement dû.


    -C'est incroyable, continua-t-il, que vous en sachiez si peu sur le reste du monde. Que vous apprennent-ils sur Ile ? Il faudra que j'en touche deux mots à l'Impératrice. Il est absolument indispensable que vous compreniez un peu mieux ce qui se passe autour de vous ! A quoi allez-vous servir si tous ce que vous savez faire c'est vous battre ?


    Boue se mordit la langue, pensant que s'ils se mettaient à s'intéresser à la politique l'Impératrice arrêterait de dormir.
    Elle carra les épaules et reposa les yeux sur le livre, ouvert devant elle. Ils étaient installés dans la bibliothèque, froide et poussiéreuse, et s'il n'y avait pas eut le regard compatissant d'Elion depuis son bureau Boue aurait explosé. Mais l'Impératrice avait précisé : « vous lui obéirez en tout ». Et Boue obéissait.
    Elle laissa son esprit vagabonder sur des sujets plus importants, tels que : Luciole s'était-elle déjà fait avoir par le Prince ? Ou, allait-elle sortir en ville une fois que le Prince en aurait fini ?
    Boue eut un soupir de désespoir en réalisant soudain où ses pensées menaient: elle avait vraiment besoin de quitter cet endroit. Ou au moins de retrouver une activité plus familière. Mais elle savait que sa reprise du maniement des armes devaient être encore repoussée.
    Elle était retournée voir l'apothicaire qui lui avait formellement interdit de reprendre une activité physique plus intense que la course à pied avant encore plusieurs semaines. Boue commençait à en avoir sérieusement assez. Elle était déjà au palais depuis six mois, six longs mois à écouter le Prince critiquer ses connaissances et parler de ses conquêtes, nombreuses qui plus est, six mois à ne toucher son épée que pour en vérifier le tranchant et l'accrocher à sa ceinture ou la sangler dans son dos. Elle serra le poing et se leva, interrompant le Prince au beau milieu d'une phrase. Il resta bouche bée devant l'expression furieuse de Boue :


    -Qu'est ce qui vous arrive ?
    -J'ai besoin de prendre l'air.


    Elle sortit dans le couloir et appela un garde :


    -Ne quitte pas le Prince d'une semelle, quoi qu'il fasse.
    -ça y est ? Tu ne le supportes plus ?
    -Je ne l'ai jamais supporté, grogna Boue en réponse.
    Elle partit à grands pas, laissant le Prince stupéfait, debout à la porte de la bibliothèque.

    Elle passa par sa chambre, revêtant un pourpoint plus épais, sa veste de cuir et sa cape avant de sangler son épée par dessus le tout. Elle quitta la pièce.
    Ce ne fut que lorsqu'elle arriva dans la cour d’entraînement qu'elle souffla enfin. Une bruine légère tombait et le froid était encore assez vif malgré le début de printemps. Un groupe de garde s'entraînait et elle sourit en reconnaissant Klaus. Il fit un signe à son partenaire qui s'immobilisa et se dirigea à grands pas vers elle. Il avait grandi depuis la dernière fois qu'elle l'avait vu, et il portait maintenant son épée avec l'air de savoir s'en servir.


    -Boue ! Ça fait longtemps qu'on ne t'a pas vu par ici !
    Il s'arrêta près d'elle, souriant comme un gamin. Elle haussa les épaules:
    -J'ai été plutôt occupée. Je vois que tu commence à savoir te débrouiller avec ça, fit-elle en indiquant l'arme qu'il tenait à encore à la main.
    -Je ne commence pas, je me débrouille très bien avec.
    -Ah oui ?
    -Tu veux que je te le prouve ?
     

    Boue n'eut pas le temps de refuser qu'une autre voix l'appelait :
    -Boue Finylt ! Je me demandais quand tu finirais pas réapparaître. On te dit tellement folle du Prince que je commençais à me demander si ce n'était pas vrai.
    Boue grimaça en se retournant :
    -Général Flinn, toujours aussi délicat dans vos propos.
    -Quel intérêt ? Tu ne t'es jamais montrée très délicate non plus. Tu viens t'entraîner ?
    -Je ne...
    -Boue ! Flinn !
    Elle leva les yeux au ciel quand Kymé accourut, l'air soulagé de les avoir trouvé :
    -Je suis content de vous voir ! Le Prince veut venir s'entraîner.
    Boue eut un gémissement de désespoir qui fit beaucoup rire le général :
    -Allons ! Ton amant ne peut plus se passer de toi ?
    -Ce n'est pas mon amant ! Et si je pouvais lui échapper plus d'une minute ma journée s'en trouverait grandement améliorée !
    Ce fut le tour de Kymé d'avoir l'air désespéré :
    -Moi qui espérais te convaincre de te battre contre lui !
    -Tu as perdu la tête ?
    -Mais c'est une idée génial ! S'exclama Flinn presque en même temps.
    Elle lui lança un regard noir et il eut un grand sourire en lui balançant une grande tape dans l'épaule :
    -Allons ma vieille ! Tu me dois toujours une faveur !
    -Et depuis quand ?
    -Depuis que tu as ruiné mon beau visage avec ton poing.
    -ça ne se voit même pas !
    -Là n'est pas la question.
    Boue le regardait d'un air profondément énervé quand Klaus les interrompit en marmonnant :
    -Quand on parle du loup...
     

    Ils se retournèrent tous d'un bloc pour voir le Prince se diriger vers eux à grands pas. Boue attrapa Flinn par la manche et murmura précipitamment :
    -Je te donne tout ce que tu veux si tu prends ma place.
    Il eut un sourire intéressé :
    -Tout ?
    Elle jura mais après un regard au Prince n'hésita pas une seconde :
    -Tout.
    -Alors tu m'accompagnes boire un verre après ça.
    -C'est tout ?
    Il n'eut pas le temps de répondre. Le Prince s'arrêta près d'eux, son habituel sourire charmeur aux lèvres :
    -Général, Capitaine, Boue. Je ne pensais pas vous trouver tous ici en même temps. C'est un heureux hasard.
    Les sourires faux qui lui répondirent ne semblaient pas trouver le hasard si heureux.
    -Je cherche un partenaire d'escrime, j'ai besoin de me dérouiller un peu. Boue, vous êtes occupée ?
    Kymé lui lança un regard suppliant que Boue ignora :
    -Je ne suis pas d'humeur aujourd'hui. Mais je suis sure que le général Flinn sera ravi de s'entraîner avec vous.
    Flinn lui lança un regard amusé avant de s'incliner légèrement :
    -Si cela convient à votre majesté.
    Le Prince semblait déçu mais il hocha la tête :
    -Très bien. Par quoi commençons nous ?
    Ils s'éloignèrent vers les râteliers et Boue se tourna vers Kymé :
    -Pourquoi cet empressement à l'éviter ? Je ne te savais pas si peureux.
    -Peureux ?
    Il grimaça.
    -Ce n'est pas le cas, c'est juste que je préfère éviter les bleus quand ils n'ont aucune utilité. Cet homme est une brute. Il est impossible à battre et quiconque s'y essaye en ressort moulu. J'espérais que tu pourrais lui tenir tête.
    L'intérêt compétitif de Boue s'éveilla légèrement :
    -Ah ? Eh bien nous verrons la prochaine fois.
    -Pourquoi pas aujourd'hui ?
    -Aujourd'hui je ne suis pas d'humeur.
    Il fronça les sourcils :
    -Tu es toujours d'humeur.
    -Eh bien pas aujourd'hui ! Tu vas me lâcher maintenant ou vais-je devoir aller ailleurs ?
    Il abandonna et se tut. Klaus les observa un instant, surpris de la violence de Boue, avant de se tourner vers le combat qui commençait.
    Flinn était doué, c'était incontestable. Il était même extrêmement doué. Mais le Prince était une bête. Rapide, brutal, il voyait tout, utilisait toutes les faiblesses et ne laissait aucune ouverture. Boue s'agaça, ses poings se crispant dans son envie de prendre la place de Flinn. Elle finit par lâcher un soupir de frustration et tourna les talons.
    -Tu ne regardes pas ? Appela Kymé.
    -Flinn va perdre de toute façon, lança-t-elle par dessus son épaule.
    Elle s'éloigna à grands pas en remontant la capuche de sa cape sur sa tête, dissimulant son visage. Elle traversa la cour et quitta le palais.

    Dès qu'elle quitta le premier cercle elle se retrouva au milieu d'une cohue de gens qui poussaient dans tous les sens, criant, appelant, vendant toutes sortes de choses. Elle acheta un pain à la viande bien trop cher à son goût et le mangea tout en jouant des coudes pour descendre jusqu'au port. Elle tenta de prendre des petites rues parallèles, mais ce jour là, tout semblait bouché. Pourtant ce n'était pas jour de marché, si ? Quand elle arriva enfin sur le port elle était déjà fatiguée, passablement énervée et à moitié trempée. Elle entra dans la taverne habituelle, elle aussi emplie à craquer. Elle se fraya un chemin jusqu'au comptoir. Le patron l'aperçut et s'approcha. Depuis leur première altercation ils étaient presque devenus amis.


    -Qu'est ce qui se passe aujourd'hui ? Demanda Boue d'une voix forte.
    -La foire annuelle. D'habitude ils la font dans la plaine, mais avec les délégations d'Iliens la plaine est déjà recouverte de tentes. Alors ils se sont éparpillés dans la ville. La garde est en train de devenir folle.
    -Il y a de quoi !


    Elle refusa une bière et finit par sortir, étouffant dans la fumée. Le froid extérieur lui mit une claque et elle remonta frileusement sa capuche, regrettant de ne pas avoir pris d'écharpe. Une tape sur l'épaule la fit sursauter et elle se retourna, se retrouvant face à Flinn :
    -Tu m'as laissé tout seul ! L'accusa-t-il.
    Elle le regarda d'un drôle d'air et il se renfrogna :
    -ça va, ne te moque pas.
    -Alors, quel est le résultat ?
    -Comme si tu ne savais pas. Kymé m'a dit que tu avais deviné au bout de quelques minutes.
    Elle haussa les épaules sans répondre. Ils s'écartèrent de l'auberge, optant pour un verre de vin chaud pris à un vendeur ambulant.
     

    -Bon alors raconte moi, fit Flinn en enroulant ses doigts couturés autours de sa chope.
    -Quoi donc ?
    -Pourquoi tu n'as pas mis les pieds sur le terrain d'entraînement depuis ton arrivée ici.
    Elle grogna :
    -J'y ai mis les pieds.
    -Ne joue pas avec les mots.
    -ça ne te regarde pas.
    Il continua d'attendre, les yeux fixés sur elle.
    -Je n'avais pas envie. Je ne suis plus d'humeur.
    -Plus d'humeur, toi ?
    -Tout le monde se fatigue de temps à autre.
    Elle mentait avec une assurance qui frisait la perfection.
    -C'est pour ça qu'ils t'ont envoyée ici ? Parce que tu ne voulais plus te battre.
    -C'est ça.
    Elle voulait s'en aller, il commençait à l'agacer avec ses questions. Elle finit son vin d'un trait, le sentant lui brûler la gorge et réchauffer son estomac.
    -C'est à cause d'Avalon ? J'ai entendu dire que tu avais été blessée là-bas.
    Elle grogna et se dirigea vers le marchand pour reposer sa chope. Elle récupéra une pièce de cuivre et se tourna vers Flinn qui l'avait suivi et le regarda posément :
    -J'ai été blessée, ça se voit il me semble. J'ai risqué ma peau pour une putain de muraille alors je prends des vacances, j'ai le droit il me semble.
    Flinn eut soudain l'air gêné, se rappelant le rôle de Boue pour la prise de la ville. Elle le toisa un instant avant de lâcher :
    -J'ai des choses à faire.
    Flinn hocha la tête et elle disparut dans la foule.

    Elle joua des coudes pour atteindre la porte des faubourgs. Quand elle se trouva enfin de l'autre côté elle fut désagréablement surprise de voir que le flot y était encore plus dense. La foire semblait avoir majoritairement pris place dans ce cercle là et chaque pouce de pavé était recouvert de marchands, d'acheteurs, de passants curieux et de dangereux personnages en tous genres, en plus des habitants habituellement présents. Boue soupira, se glissant le long de la muraille à la recherche d'un passage qui la mènerait vers une taverne qu'elle fréquentait de plus en plus souvent. La foule qui la pressait de part en part la rendait de plus en plus nerveuse. Elle serra les dents, tentant de calmer ses mains qui tremblaient. Trouvant enfin un peu d'espace elle s'arrêta un instant, la respiration rapide, le cœur battant.


    Une main se posa sur son épaule.


    Elle pivota vivement, saisissant le poignet et le tordant férocement. Une exclamation de douleur lui répondit et elle lâcha brusquement la main.
    -Rif !
    Il se frotta le poignet en grimaçant :
    -Salut. Je vois que tu ne perds pas le rythme.
    -Qu'est ce que tu fais ici ?
    -Quoi ce n'était pas moi que tu venais voir ?
    -Comment voudrais-tu que je vienne te voir, je ne sais jamais où tu es ! S'écria-t-elle avec colère.
    Il la regarda d'un air surpris. Sa capuche était tombée, entraînant son chignon qui s'était déroulé, éparpillant des épingles sur son col, laissant ses cheveux s'emmêler autour de son visage. Elle était rouge de fureur, sa poitrine se soulevant à une rythme rapide. Ses mains s'étaient serrées en deux poings et tremblaient violemment. En fait elle tremblait de tout son corps.
    -Boue ?
    -La ferme !


    Elle ferma les yeux. Elle le sentit s'approcher et ses deux bras musclés l'entourèrent, la pressant contre son torse. Boue se raidit un instant, essayant d'échapper à cette étreinte de fer. Mais il ne bougeait pas et épuisée elle abandonna. Elle enfouit son visage dans le cou de l'homme, agrippant son épaisse tunique de laine de ses deux mains. Elle le sentit resserrer son étreinte, bloquant ses épaules, faisant cesser ses tremblements. Il était chaud, tranquille, puissant. Elle sentait son odeur, étrangement familière, un mélange de sueur, de fumée, de cheval. Elle respira profondément, s'imprégnant de cette rassurante sensation. Il lui caressa doucement le dos et murmura à son oreille, la faisant frissonner :
    -ça va mieux ?
    -Je déteste cette ville.
    Sa voix était étouffée par les plis de la cape qu'il portait. Il desserra légèrement son étreinte et elle releva la tête. Il la regarda un instant en souriant. Il saisit délicatement son menton d'une main et l'embrassa. Ce n'était pas un baiser sexuel, ni même tendre. C'était un baiser chaud, vivant, plein de force et de sang. Elle sentit le goût métallique sur ses lèvres et ne sut pas si c'était le sien ou celui de Rif. Elle oublia la rue et les gens, oublia la ville, la pluie et le froid. Elle avait chaud, elle était bien, elle était à sa place.


    Au bout d'un long moment il redressa la tête et la regarda. Elle avait les yeux fermés, la bouche légèrement entrouverte. Ses joues étaient rouges et il pouvait voir sa gorge palpiter. Il laissa doucement glisser son pouce sur la marque de sa joue, appréciant la rugosité de la cicatrice et essuya la sang sur sa lèvre. Elle ouvrit les yeux, les vrillant dans les siens. Ses yeux rubis d'une profondeur incroyable.
    -Alors ? Demanda-t-il avec un sourire ironique, Mieux que le Prince ?
    Elle eut l'air si choquée qu'il éclata de rire. Elle s'écarta brusquement, resserrant les pans de sa cape, remontant sa capuche sur sa tête, dissimulant son visage.
    -Tu sais très bien que je n'ai pas couché avec le Prince, fit-elle d'une voix rauque.
    Il haussa un sourcils amusé, enfonçant les mains dans ses poches, s'adossant au mur.
    -Je sais, mais c'est tellement drôle à entendre. Est ce parce qu'il n'est pas intéressé, ou parce que toi tu ne l'es pas ?
    -Un peu des...
    Elle s'interrompit et lui lança un regard furieux :
    -Je n'aurais pas cette conversation avec toi !
    Il sourit et l'attira vers lui, la serrant brièvement dans ses bras avant de la relâcher et de se redresser :
    -Il faut que j'y aille, des petites choses à régler avant de quitter la ville.
    Elle hocha la tête et il eut un dernier sourire, lui caressant doucement la joue avant de s'éloigner d'un pas rapide, disparaissant dans la foule. Elle resta un instant immobile, pensive, avant de hausser les épaules et de reprendre sa route en direction de la taverne. Une bière était nécessaire pendant une journée comme celle là.

    La taverne était étonnamment pleine et elle eut du mal à se frayer un chemin jusqu'au comptoir. Le patron la servit sans une mot, il commençait à la connaître depuis le temps qu'elle venait ici, et elle observa un instant la pièce sombre et enfumée pour tenter de trouver une place.
    Elle fronça les sourcils : plus loin, assis dans un coin sombre se tenaient deux hommes qu'elle aurait préféré ne jamais revoir. Et ils la regardaient avec le même air. Ils s'observèrent un moment, Boue accoudée au bar, sirotant sa bière d'un air froid, les deux hommes assis à leur table, d'apparence détendue, les jambes croisées, adossés à leurs chaises. Ce ne fut que lorsqu'un troisième homme apparut près de leur table qu'ils semblèrent soudain s'inquiéter. Ils désignèrent Boue d'un signe de tête et l'homme se retourna. Il eut une expression amusée en apercevant Boue et lui fit signe de les rejoindre. Elle grogna mais s'approcha. Arrivant à leur hauteur elle soupira :
    -Je dois dire que je ne suis pas particulièrement heureuse de vous voir. Qu'est ce que vous fichez à Atlantide ?
    -La foire, répondit l'espion en lui montrant une chaise.
    Elle s'assit, posant sa chope sur la table.
    -La foire ?
    -Un bon moyen de rentrer en ville, expliqua l'un des gorilles. Et les faubourgs sont le meilleur endroit pour trouver du travail dans ce maudit pays.
    Boue le toisa un instant avant d'abandonner.
    -Vous ne vous êtes jamais présentés, fit-elle.
    -Toi non plus.
    -Boue.
    -Kirk, fit le premier gorille.
    -Afor, fit le deuxième.
    L'espion ne disait rien et Kirk soupira :
    -Et lui c'est Elza, mais il ne l'avouera jamais.
    Elza lui lança un regard meurtrier que le gorille ignora.
    -Pourquoi ne pas avoir quitté l'Empire ? Demanda Boue, qu'est ce que vous fichez depuis tout ce temps ?
    -Oh, on vivote. Des petits boulots par ci par là. L'avantage d'avoir été membre de l'Empire pendant longtemps c'est que notre accent passe inaperçu. Comme le tien d'ailleurs. Tu le tiens d'où ?
    -Le Nord. Mais pourquoi ne pas être partis ? Insista-t-elle, Il y a tellement d'endroits où vous pourriez être !
    -Comme la Demi-ville ? Fit l'espion, On y a pensé, mais on s'est dit que le climat y était trop sec à notre goût. Et puis on a entendu cette rumeur.
    Boue attendit qu'il termine mais son attention avait été prise ailleurs. Elle tourna les yeux vers la porte, suivant son regard et aperçut Rif, qui fendait la foule dans leur direction. Elle regarda l'espion, il semblait inquiet.
     

    -Je connais cet homme, murmura-t-il.
    Les deux gorilles semblèrent soudain nerveux. Boue les regarda d'un air surpris :
    -Comment ça vous le connaissez ?
    -On a eut quelques difficultés il y a quelques temps. Je ne pensais pas que c'était lui notre contact.
    -Quel contact ? De quoi vous parlez ?
    -Tu devrais partir, mieux vaut qu'il ne te rencontre pas.
    -C'est un peu tard pour ça, fit Rif, surprenant la fin de la conversation.
    Boue secoua la tête, soudain de mauvaise humeur :
    -J'aimerais bien que quelqu'un m'explique ce qui se passe ici.
    Ce fut Kirk qui, comme toujours, se chargea de ça pendant que Rif se trouvait une chaise et les rejoignait à table.
    -Avant que Heiye ne tombe nous étions en contact avec un homme qui nous donnait des informations sur l'Empire et ses mouvements de troupes.
    Boue lança un regard amusé à Rif qui eut la bonne grâce de paraître gêné.
    -On ne le connaissait que sous le nom de Le Noir, poursuivit Kirk, mais nous avons fini par faire le lien avec le tueur connu sous le nom de La Chance. Tu as probablement entendu...
    -Oui, oui, abrégea Boue, passe à la partie où il devient votre contact.
    -Eh bien il y a quelques mois une rumeur a commencé à circuler disant qu'une troupe importante de mercenaire recrutait pour un contrat dans l'Est. Nous avons réussi à rejoindre un groupe qui se rendait à l'enrôlement. Là-bas on nous a dispersé pour rejoindre plusieurs postes d'observations. Nous avons été envoyé à Atlantide où nous devions rencontrer notre contact.
    Boue se tourna vers Rif, le regard interrogateur. Il haussa les épaules :
    -Ils payent bien dans l'Est, et je n'ai pas grand chose à faire en ce moment.
    -Bien sur. Et tu comptais me dire quand que tu travaillais pour les Dissidents ?
    -J'espérais ne pas avoir à le faire.
    -Attendez, attendez, interrompit Elza. Vous vous connaissez ?
    Rif tourna un regard impatient vers l'homme qui sembla soudain légèrement effrayé.
    -C'est une longue histoire. Je l'ai rencontrée il y a longtemps, on est resté en contact.
    -Rif.
    Il regarda Boue d'un air sombre mais le regard froid de Boue ne baissa pas d'un millimètre. Afnor se pencha vers son compagnon :
    -Pas étonnant qu'elle soit si effrayante: ils sont pareils.
    Kirk hocha la tête, avala avec difficulté. Il espéra un instant qu'ils ne feraient pas d'esclandre.
    -Qu'est ce que tu veux savoir ? Demanda finalement Rif à contre cœur.
    -Qu'est ce que tu peux me dire ?
    Il haussa les épaules :
    -Sans trahir mon contrat ? Peu de chose que tu ne saches déjà.
    -Alors fais un effort.
    Il fit claquer sa langue, énervé et Boue pinça les lèvres.
    -Il y a un contrat sur ton Prince.
    Boue resta silencieuse, seul ses pupilles dilatées indiquaient sa surprise.
    -Je ne l'ai pas pris, si ça peut te rassurer, mais je sais que quelqu'un est en route pour ça.
    -Pourquoi lui ? Pourquoi pas l'Impératrice ?
    -Parce que si elle meurt le conseil prend le pouvoir, ce n'est pas ce qu'ils veulent. Ils veulent la forcer à obéir et quoi de mieux que lui montrer la vulnérabilité de son palais ?
    -Je croyais qu'ils voulaient le pouvoir.
    -Chaque chose en son temps.
    -Et ils recrutent une armée.
    Rif hocha la tête, vérifiant pour la douzième fois, au moins, que personne n'écoutait leur conversation.
    Boue venait de faire la même chose. Ainsi qu'Elza, Afnor et Kirk.
    -Dans quel but ?
    Il haussa les épaules :
    -Qu'est ce que j'en sais ? Prendre Atlantide ? Moyen de pression ? Simple protection ? Je ne suis pas autant dans leur petits papiers.
    -Qui est leur chef ?
    -Aucune idée. Pas le seigneur que tes copains surveillent en tout cas.
    -Ils sont déjà au courant.
    Ils restèrent un instant silencieux et Boue finit par secouer la tête.
    -Très bien.
    Elle se leva et se tourna vers les trois autres :
    -Si j'étais vous j'irais reprendre ce contrat et louer mes services ailleurs. Si je vous recroise ici je corrigerais l'erreur que j'ai faite il y a quelques années.
    Ils acquiescèrent et Boue tourna son regard sombre vers Rif qui n'avait pas bougé.
    -Merci.
    Il sourit, toute trace de colère envolée. Ils restèrent un instant à s'observer, loin de toute considération politique. Boue secoua la tête, sans pouvoir s'empêcher de sourire à son tour.
    -Je te retrouve à mon retour. Fais attention à toi.
    -Toujours.
    Elle quitta la taverne sans un regard en arrière.

    Quand, la nuit tombée, Boue rejoignit enfin sa chambre elle fut soulagée et déçue de voir que Luciole ne s'y trouvait pas. Elle ne s'en étonna pas vraiment. Les rumeurs lui avaient bien fait comprendre que le Prince avait obtenu ce qu'il voulait.
    Malgré tout quand elle ouvrit la fenêtre elle eut un choc. La nuit était trop noire pour qu'elle puisse véritablement détailler les jardins, mais elle entendait le bruit de l'eau. Une fontaine, probablement. Des pas crissaient dans les allées et des odeurs de fleurs montaient jusqu'à sa fenêtre. Elle pouvait voir la tour Princière en se penchant légèrement et alors qu'elle s'apprêtait à refermer la vitre elle remarqua la lumière provenant de l'un des appartements. Une fenêtre était ouverte et elle découvrit que la figure qui s'y appuyait n'était autre que Luciole, vêtue d'à peine une chemise. Elle ne se recula pas suffisamment vite pour échapper à la vision du Prince enlaçant l'éclaireur.


    Boue referma la fenêtre. Elle resta un instant immobile, la main sur la vitre. Elle pinça les lèvres, tentant d'oublier le pincement dans sa gorge et son pouce vint légèrement caresser son dé à travers le tissu de sa chemise avant de se resserrer en un poing rageur. 

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 12 Juin 2014 à 13:03

    Que dire, que dire... j'aime beaucoup ce texte parce qu'il m'a fait passer par plein d'émotions différentes. Le rire au début tant le Prince est exaspérant et prévisible (on a sérieusement envie de le gifler). Le passage où Boue prétend prendre des vacances, agacée qu'on insiste, est très émouvant. Je sais pas comment l'expliquer, mais on a mal pour elle à ce moment là. J'aime beaucoup la façon dont la pression va crescendo à partir du moment où elle quitte la bibliothèque, puis tout s'enchaîne sans qu'elle puisse souffler. À la fin on s'attend à ce qu'elle tue le premier venu et oh... c'est Rif lol. Là encore la façon dont la pression redescend d'un coup est bien gérée. Tu as fait un super travail sur les émotions.

    Quant à la fin, je ne sais pas si c'est voulu mais du coup on a un peu l'impression que cet autre assassin embauché pour le Prince... c'est peut être bien Luciole he J'avoue que ce serait assez drôle d'ailleurs.

    Super texte en tous cas ! Je me suis inscrite à ta newsletter pour ne plus manquer les suivants !

    2
    Jeudi 12 Juin 2014 à 20:43

    Oh! je suis contente qu'il te plaise! J'ai eu du mal avec celui là...

    Luciole? assassin? oh Ah non. Ce n'était pas voulu.

    Mais ça pourrait être drôle. Hum...faut que je réfléchisse à la question... hum... ça pourrait justifier pas mal de choses...hum...

    J'aime les hum... témoins de mon intense réflexion. sarcastic

     

    En tout cas merci d'être passée!

    3
    Vendredi 13 Juin 2014 à 02:55

    Ah non mais ne change pas ton scénario pour moi. Après c'est intéressant de mettre le lecteur sur une fausse piste aussi. J'aime bien me faire des idées et découvrir que, ah ben finalement non. En tous cas c'est vraiment un chouette chapitre. Le passage de Rif était vraiment trop mignon (j'avoue, j'ai fondu comme une fillette XD).

    4
    Samedi 14 Juin 2014 à 12:13

    Ah t'inquiète ça change pas tellement mon scénario (si tant est qu'on puisse parler de mon scénario comme quelque chose de fixe, ce qui n'est pas vraiment le cas...)!

    J'ai tellement hésité avec Rif! Je me disais qu'il était nécessaire, puis après non, puis après oui mais pas comme ça... je suis contente qu'il fonctionne parce que moi aussi je l'aimais bien! yes

     

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